La Beurgeoisie

Le seul combat perdu d’avance, est celui qu’on ne livre pas.

Exilé de Naissance

Comment expliquer ce sentiment qui d’un coup nous envahit lorsque l’écho de la musique traditionnelle s’engouffre dans notre âme ? Ce sentiment c’est l’attachement, la proximité -et à la fois l’éloignement- de nos origines, nos racines, notre identité. Les souvenirs s’emmêlent avec les rêves, plus rien ne parait, puis tout disparait. Ce serait sans compter sur cette enivrante musique, qui d’un coup ravive la flamme de souvenirs uniques. Uniques car peu nombreux, uniques car tous merveilleux.

Uniques aussi car épisodiques, en effet, étant né ici on ne peut que rêver de l’hiver ou du printemps la bas, n’ayant foulé le sol du pays le plus souvent qu’en été, durant les vacances accordées par le pays d’adoption. Celui-ci nous offre un parcours, nous permet de nous développer et de nous assurer un avenir.

Cependant, dans notre quête d’identité, nous recherchons toujours le passé, et le problème est là : le passé personnel est encore et toujours ici, tandis que le passé originel est au pays…C’est de cette mémoire collective qu’on veut se souvenir puisqu’on a été privé du terreau originel. Et ceci dans le seul but de trouver, ou plutôt de retrouver son identité, qui s’affirme d’autant plus qu’on est différent des autres, puisque originaire d’ailleurs : c’est de cette différence que nait la démarche de la recherche de soi.

On se rend bien compte un jour -malgré les œillères – que l’on est pas d’ici, mais d’ailleurs, et c’est cet ailleurs qu’il faut alors définir. Pour être en osmose avec soi-même, il faut connaitre son origine et sa nature, deux choses essentielles. Enfin dans cette recherche, parfois la vie m’aide ou m’empêche de savoir.

Elle m’empêche de savoir si je suis exilé, ou intégré de naissance. L’environnement m’a façonné, mais l’ADN et l’héritage collectif m’exhortent à ne pas l’oublier : je suis né ici mais mon histoire vient d’ailleurs. Alors, ma présence ici correspond à un changement brutal dans l’histoire collective dont je suis issu : mon passé antérieur à ma naissance, mon passé dont je ne peux me souvenir, mais que tout le monde me rappellera, a été exilé.

Pour quelles raisons ? Par qui ? Comment ? Pendant toute ma jeune vie en cherchant les réponses à ces questions, je me construis.

Pourtant, tout en étant différent à l’extérieur, je ressemble énormément aux autres de l’intérieur. Pas totalement bien sûr, je ressemble à ceux d’ici et d’ailleurs, mais d’une manière différente. Je m’explique : ma manière de parler et d’être, sont familières à ceux d’ici, tandis que ceux de la bas me trouvent un air familier. Je comprends alors que je ne suis ni totalement d’ici, ni totalement de la bas : mais alors d’où suis-je ? Je me pose cette question lors de ma vie de jeune adulte après avoir passé ma jeunesse à construire mon identité.

Ensuite, je me pose l’ultime question, que tous se posent : qui suis-je ? Malheureusement je me dis que je n’aurai pas assez du reste de ma vie pour y répondre.

Mais à ce moment la musique intervient…La darbouka nous délivre…la mandoline nous enivre…Parlons un peu de cette musique, elle est en quelque sorte l’activateur, le catalyseur des souvenirs, c’est un morceau du pays qui reste près de nous, proche de notre corps et qui transcende notre âme.

Quelle souffrance ! Car alors on est pris entre deux feux et on appartient à tout et à rien, on est comme qui dirait à la croisée des chemins, on est l’enfant  perdu du pays et sauvé par la patrie d’accueil. On appartient en fait à deux rives, ni complètement à l’une, ni complètement à l’autre. Un jour, on est amené à faire un choix, sans vraiment y arriver. Nous sommes condamnés à voir dans la réunion de ces deux rives, qu’un rêve, qui parfois lui aussi s’entremêle avec nos souvenirs…

On a arraché nos racines, mais il faut les conserver dans un jardin : celui de l’expression de la culture sous n’importe quelle forme : musique, danses, discussions et même regards.

Je ne saurai surement jamais qui je suis vraiment, mais cela ne me gène guère car je suis chaque jour légèrement différent. Je sais juste d’où je viens et où je vais, à moi maintenant de prouver qu’être exilé de naissance n’est pas une malédiction mais une chance, que chacun doit savoir saisir pour se découvrir.

Enfin, le but d’un exil est de rechercher un lendemain plus radieux, il ne faut pas le voir comme un châtiment, mais plutôt comme une source d’inspiration pour l’accomplissement du chef d’œuvre dont chacun d’entre nous est l’artiste : notre propre vie…

Photos by: Jack Brodus & joiseyshowaa

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4 comments

4 Comments so far

  1. Shirin octobre 8th, 2008 16:26

    Cher Beurgeois,

    Je viens de lire votre article « Exilé de Naissance », un morceau éloquent, et d’une grande poésie! vous y livrez tant de témoignages personnels poignants, révélant à la fois souffrances intérieures et énergies radieuses. C’est sans doute un peu cela l’exil de naissance: un manque mais aussi une source de joie, de force, de richesse.
    Merci infiniment pour ce partage intime.

  2. Beurgeois octobre 9th, 2008 20:27

    Cher Shirin,

    Il est vrai que j’ai dévoilé au grand jour beaucoup de ma personnalité dans ce post, mais c’était nécessaire. Ce sujet sur l’identité des personnes composées de multiples fragments m’intéresse énormément, et en fait, c’est toute la raison d’être de ce blog.

    Ce post est le début d’une (très très) longue série car ce sujet me passionne et me définit.

    Au delà de ça, vous avez parfaitement compris le paradoxe du thème de l’Exil de naissance qui est à la fois une joie et une peine.

    Et bien sur, le commentaire que vous avez laissé me touche et m’incite à continuer !

    Merci et à bientôt sur le blog ^^

  3. L'etranger février 26th, 2009 1:46

    « La souffrance profonde de tous les prisonniers et de tous les exilés … est de vivre avec une mémoire qui ne sert à rien. » Camus

    Je suis moi même un exilé (pas de naissance mais d’enfance) maghrébin ayant passé par une école d’ingénieurs..
    Je me retrouve un peu dans ce texte. Ma manière de parler et une partie de ma manière de vivre est sans doute d’ici mais je ne puis ignorer cette partie de moi , cette culture qui m’a influencé pour ne pas dire façonné et qui fait partie intégrante de ma personne.

    De cette dualité nait la souffrance de se sentir à la fois un presque-étranger et un presque-autochtone sans jamais pouvoir enlever ce ‘presque’.

  4. Beurgeois février 26th, 2009 23:49

    Oui, c’est une souffrance qui va nous accompagner durant toute notre vie et qui finalement est une partie de nous-mêmes.
    Heureusement, nous ne sommes pas seuls et nous pouvons partager cette souffrance qui est aussi une richesse.

    Merci pour ton témoignage et à bientôt.

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